J’aime pas la vie

Thème : J’aime pas la vie.
Première phrase du texte : « Je veux pas mourir ! »
Expression : « Tu crois qu’il y a des taupes en Alaska ? »
Forme : Récit.
Contrainte : C’est la même personne qui doit ne pas aimer la vie et qui ne veut pas mourir.
Merci Céc et BOTA ! Pour le sujet super gai ! Et les autres alors ? Vous voulez pas jouer avec moi ?

Je veux pas mourir ! Pourtant il le faut Monsieur Amiot ! C’est ce que m’a répondu la gonzesse des impôts. Les nouvelles directives du Ministère du Budget et des Comptes Publics sont très claires. Les mauvais payeurs coûtent une fortune à l’Etat. Plutôt que de s’engager dans des démarches de relances et de recouvrement, gourmandes en ressources humaines et en timbres et de les accompagner dans leur déchéance jusqu’à leur suicide pour, finalement, de maigres résultats, le service public a décidé, depuis le mois dernier, d’exécuter les retardataires récidivistes. Il paraît qu’ils font ça proprement. Par pendaison. C’est le meilleur rapport qualité/prix. Les droits de succession des citoyens récalcitrants sont alors majorés à 75% au lieu des 50% légaux. L’Etat estime que c’est à peu près le coût de revient des années de misère ainsi épargnées aux souffreteux du compte en banque. Bien sûr, ils ne font pas ça à la légère ! Des stagiaires rémunérés étudient le dossier et donnent un préavis au directeur local qui, lui, analyse en profondeur la nécessité de chaque intervention. Il est préférable de ne pas s’opposer à la sentence. Le nouveau service d’ordre de l’administration fiscale, le SOAF, difficile à étancher, a le pouvoir de raisonner les individus les plus agressifs par tous moyens jugés utiles en la circonstance. Le plus souvent, ça se solde par une balle dans la tête. Moi, je me suis contenté de pleurer. Je me suis fait accompagner dehors par un agent, très gentil, parce qu’il paraît que les pleurs ça dérange le reste de la clientèle. Ca «perturbe l’épanouissement des gens qui réussissent dans la vie».

Pendant longtemps, j’étais convaincu que je réaliserai de grandes et belles choses. Je n’avais aucune idée de ce dont il pourrait s’agir, mais j’avais foi en moi, tout simplement. Merveilleux système d’autoprotection, la foi en moi a toujours été inconsciemment le principal critère de sélection des gens qui m’entouraient. Quand celle de la dernière femme qui m’ait aimé s’est éteinte et que cette garce est partie, la mienne est restée intacte. L’aveuglement de la jeunesse… Les femmes ont toujours été clairvoyantes en ce qui me concerne. J’aurais dû m’y fier plus qu’à moi. Quand, sur le plan professionnel, je me suis retrouvé dans une impasse, j’ai commencé à douter. Quand la copie de mon roman a été mise à la poubelle par tous les éditeurs, j’ai commencé à envisager l’hypothèse que je pouvais ne pas avoir de talent. Quand l’imprimeur a refusé de m’en relier un exemplaire pour moi, de peur de ne pas être payé, ou par superstition, il a bien fallu que je me rende à l’évidence, à trente-quatre ans passés, je n’étais qu’une coquille vide.

Je ne suis rien. Je n’ai jamais rien été et je n’ai aucun espoir que ça s’arrange. N’importe quelle personne sensée accueillerait, dans ces conditions, la réforme des impôts comme une bénédiction. Moi je fais partie de ces riens qui s’accrochent. La vie est pour moi une gigantesque machine à broyer, à transformer l’esprit en néant et à faire du corps le dernier refuge d’une âme perdue et pourtant je m’y cramponne autant que je peux. Je n’aime pas la vie mais l’idée de la perdre pour mon pays sans me battre m’est insupportable. L’injustice est le meilleur défibrillateur que je connaisse.

Mon ex codétenu a été pendu hier. Il avait torturé, violé et dépecé une fillette de 4 ans puis avait entreposé son corps dans son congélateur. Il était tombé pour ses PV de stationnement en souffrance depuis 2 ans. Je dois bien avouer qu’il était un peu allumé. Parfois, la nuit, il faisait des crises d’angoisse. Il poussait des hurlements à réveiller les morts et faisait sous lui en tremblant. Parfois, il me réveillait en me secouant doucement. Si par malheur, je décidais de faire mine de dormir, il se jetait contre les murs en hurlant le chant des supporters du PSG. Ainsi toutes les fois où je ne me sentais pas joueur, je m’éveillais. Son visage, illuminé par un regard de fou et un sourire inquiétant, était presque collé au mien, comme s’il eut voulu m’embrasser. Il me murmurait alors : « Tu crois qu’il y a des taupes en Alaska ? ». Je n’en savais foutrement rien mais afin de lui épargner de se plonger une fois de plus la tête dans la cuvette des waters et de tirer la chasse en scandant le chant des supporters de l’OM, je lui répondais. Je lui racontais la vie des taupes d’Alaska. Des taupes géantes avec des pelles à neige à la place des pates. Leur vie de famille, leurs occupations journalières, leurs jeux de sociétés… Ses yeux riaient alors qu’il m’écoutait et il finissait par s’endormir avec une expression de bonheur quiet sur le visage.

Je ne sais pas s’il y a des taupes en Alaska mais j’ai bien l’intention d’aller voir. Quand le deuxième gardien passera, je le butterai à son tour. La vie sera certainement la dernière putain que je pourrai me payer, mais j’y tiens.

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3 Commentaires

Classé dans Ludotextes

3 réponses à “J’aime pas la vie

  1. BOTA

    Cec s’enorgueuillit de m’avoir empêché de t’imposer une contrainte supplémentaire.
    Finalement, tu es très très bon dans les récits, sûrement au moins autant que dans les dialogues, amigo !
    Chapeau Melon…

    • T’es un vrai ami toi ! Et Cec aussi parce qu’avec une contrainte de plus j’étais mal barré ! Déjà que j’ai l’impression d’écrire que des conneries pour tenter péniblement de rester dans le cadre…

  2. Cec

    De rien… avec un fouet entre les mains, j’en fais ce que je veux de mon mec.

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