La fête à la saucisse

Ce soir c’est la fête à la saucisse dans mon patelin.

Bon ok, dit comme ça, c’est un peu péjoratif.

Ce soir, c’est la fête du village. On a sorti les barbecues, les nappes en papier du dimanche et les vieux de la maison de retraite. On avait annoncé que seuls ceux qui seraient sages pourraient y aller. Finalement même ceux qui se pissent dessus sont venus. Ils sentent bien, mais après tout, s’ils se sentent bien… Le personnel du service technique de la Mairie, Gérard, a installé les tréteaux très tôt cet après-midi. Cette après-midi, parce que personne n’est foutu de dire si c’est masculin ou féminin et parce que tout le monde s’en tape puisqu’on n’entend pas la différence et parce qu’on n’est pas là pour réfléchir, je ne sais plus ce que je voulais dire.

Ce soir, tout le monde est arrivé dans une espèce d’effervescence joyeuse. On a sorti les brochettes et les bouteilles de rosé, les paquets de chips et la binouze, la salade de riz et le biberon du petit.

Les enfants se chamaillent déjà. De loin, le Père Emmanuel lève l’index pour rappeler à Lucas que Dieu le regarde alors qu’il essaie d’arracher les cheveux de sa sœur.

Matthieu ne va pas serrer ce soir parce qu’il pue la merguez. On est parti discuter à l’écart de la fumée en le laissant s’occuper tout seul de la cuisson. On lui en a gardé une, avec un peu de taboulé et des curly.

Ce soir, on a loué un DJ à Kiloutou pour la soirée. Un vrai. Un qui ne parle pas trop dans le micro et qui fait danser tout le monde. Jean-Pierre Mader. 4 fois 100 Watts. Assez pour couvrir les voix de ceux qui avaient quelque chose à se dire. Macumba, elle danse tous les soirs. Elle danse tous les soirs depuis 1984. Depuis le temps on aurait pu penser qu’elle se serait trouvé un mec, n’importe quoi, et qu’elle aurait arrêté de guincher, mais non. Sa mini-jupe la boudine, elle a pris des rides par dessus ses 15 kilos de trop et elle a les seins qui tombent mais ce soir, inlassablement, Macumba continue de danser tous les soirs.

Ce soir, pour la première fois, Killian, 11 ans, va rouler un patin à Noah, la fille du buraliste. Ce soir, pour la première fois, Maëlys, 14 ans, va le faire, avec Ludovic, si ! Si son père l’apprend, il la tue. Ce soir, Pascal, le mari de la coiffeuse, sera cocu. Mais il s’en fout, il est content, il fait le con avec des chamallows.

Didier va racheter des bières. Il part en klaxonnant parce que sous ses airs de grand gaillard gouailleur de 32 ans, il a besoin d’amour.

Les enfants sont allés trop loin, comme d’habitude et comme d’habitude, ils pleurent. Ils vont se coller dans les jambes de leurs parents en attendant qu’ils se penchent sur leurs problèmes.
De loin, le Père Emmanuel observe Lucas. Il n’a besoin de lui faire aucun signe. Il le sait.

Les gens dansent. Les gens rient. Tout le monde chante Alexandrie Alexandra. On fait tourner les petits. On se parle un peu de la vie des autres. On ne s’étend pas sur la sienne. Les autres le feront.

Maëlys ne se sent pas très à l’aise. À 17 ans, Ludovic est un garçon d’expérience. Elle se croyait plus sûre d’elle. Alors qu’elle sent sa main remonter le long de sa cuisse jusqu’au loin sous sa jupe, elle se dégage de son étreinte et s’enfuit. Au milieu de la piste de danse, personne ne remarquera qu’elle pleure.

Didier ramène les bières. Il a heurté un chevreuil sur la route de la forêt. A moins que ça ne soit un sanglier. Il avait les yeux un peu embués par l’alcool, il n’est pas très sûr. Il jure comme un charretier en essayant de refixer son pare-choc, parce que sous ses airs de grand gaillard gouailleur, il peut être affectueux.

Matthieu ne veut pas danser, il reste à l’écart et ça ne surprend personne. Il est tellement individualiste. Quand il sera parti, on parlera de son comportement de ce soir.

Pascal sent les mains de sa femme se poser sur ses épaules. C’est marrant comme il l’aime.

Par ma fenêtre ouverte, j’entends le bruit des chaises qu’on empile. La musique s’est tue. Je vais pouvoir me coucher et dormir au lieu d’écrire des conneries.

Demain, ça sentira peut-être un peu la pisse ou le vomi dans les coins mais on aura passé une bonne soirée. Des petits drames se seront joués à l’insu de tous. Des petites choses de la vie des vivants. Rien d’extraordinaire.

Demain, sur la route de la forêt, on retrouvera la vieille Madeleine dans un fossé.

Enchevêtrée dans son vieux vélo au milieu des crocus, les yeux grands ouverts tournés vers le ciel, elle le savait, qu’à force de rouler sans lumière ça devait finir par arriver.

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10 Commentaires

Classé dans Récits

10 réponses à “La fête à la saucisse

  1. ouais ben c’est bien tout ça mais les musclés, ils l’avaient écrit avant toi ce texte…
    Très réussi, en le lisant, j’entendais Dussolier faire la voix off d’Amélie Poulain.
    NB : C’est vrai qu’elle est b…. la coiffeuse de Chanteloup !!! ^^

  2. Au fait, très bien le nouvel habillage du blog !

  3. cyrille

    Ah j’aime bien! On dirait du Bénabar pas chanté (chez moi, c’est un compliment, si si, je t’assure, ce qui ne veut pas dire que je préfère que Bénabar ne chante pas, plutôt tout le contraire, mais là je m’égare pardon…) ou du Noëlle Renaude. Mais bon, j’arrête là mes comparaisons qui pourraient être vexantes, c’est du Amiot et du bon!
    C’est vrai que dit par Dussolier, ça doit le faire!
    Mais c’est pas gentil pour Madeleine… 😉

    • Merci, t’es mimi ! 🙂 Du Bénabar pas chanté, ça va, il y a pire comme comparaison. Mais j’ai un petit doute quand même… Pour ce qui est de Madeleine, c’est juste pour montrer ce que j’en fais, moi, des allégories.

  4. as

    Chez mes parents, c’est la fête de l’huitre, tu crois qu’en Russie ils font la fête du caviar ? Je me suis toujours dit qu’il fallait que je change de pays. Bon je penserais à Madeleine le soir en rentrant en vélo :))

    • Bah, ça veut rien dire en fait. C’est pas parce qu’on a la spécialité qu’on fait la fête qui va avec. Et à l’inverse on peut faire la fête sans avoir la spécialité, en France on fait bien la fête de l’Humanité…

  5. Hello,
    Super sujet et bon article. D’où vient cette envie d’écrire !
    PS : Vous avez un flux rss pour vous suivre ?

    • Merci ! Je ne sais pas trop et je crois que je préfère ne pas le savoir. L’envie d’écrire, c’est comme l’argent sale, ce qui compte, c’est pas d’où il vient, c’est ce qu’on fait avec…
      Comment êtes-vous arrivé sur cette page ?
      Il y a un lien « flux RSS » sur la page d’accueil du site…
      Bonne journée.

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