Le film contemplatif : brainstorming

–       Bon les gars, on y va ?
–       Ok !
–       Allez !
–       Alors, l’histoire !
–       …
–       …
–       Qu’est-ce que ça raconte ?
–       …
–       C’est.
–       De quoi ça parle ?
–       …
–       …
–       L’enjeu du film…
–       …
–       …
–       Le thème quoi !
–       Ah !
–       Ah ! Le thème !
–       Ben…
–       J’avais pas compris, je…
–       Parce que faut quand même que…
–       Oui, oui.
–       Bien sûr !
–       Moi je voyais bien le…
–       C’est important le thème.
–       De quoi ça parle ?
–       Ça pourrait être l’histoire…
–       Une histoire, c’est bien ça !
–       Qu’est-ce que ça raconte ?
–       D’une personne…
–       Ou d’une chose.
–       Ça me plait ça.
–       D’une personne ou d’une chose ?
–       Houlà, attendez ! Bougez pas les gars ! Bougez pas !
–       Une personne c’est bien.
–       Ouais, une personne c’est pas mal.
–       Je vais prendre des notes là, parce que…
–       C’est qui ?
–       J’ai un peu peur que l’histoire d’une chose, ça…
–       Vous êtes partis là mais si on note pas on va en oublier la moitié !
–       Ça segmente. Au niveau du public, une chose, ça segmente.
–       Ça restreint le…
–       Quelqu’un a une feuille ?
–       Oui, c’est ce que je dis, ça segmente.
–       Ça restreint le public. C’est ça que je veux dire.
–       La moitié d’une ? Ça suffira.
–       Alors c’est qui ?
–       Salut les gars !
–       Tiens salut !
–       Salut !
–       Hello !
–       Excusez mon retard.
–       Pas grave.
–       J’ai vu un coquelicot en venant. Je me suis arrêté pour regarder.
–       T’as pas une feuille ?
–       C’était magnifique.
–       On était en train de structurer l’histoire.
–      Y avait un petit courant d’air, une petite brise légère, alors il bougeait un peu dans tous les sens, tout fragile, tout rouge…
–       T’as pas une feuille toi par hasard ?
–       C’est qui ?
–       C’est qui qui ?
–       Nan, désolé.
–       Le personnage.
–       Ah !
–       Fait chier !
–       Alors, vous en êtes où ?
–       Le héros, en quelque sorte.
–       Tu vas où ?
–       Je vais chercher une feuille chez moi.
–       Nan, mais…
–       On va écrire sur la nappe, t’emmerde pas !
–       Est-ce qu’on peut essayer de se concentrer un peu les gars ?
–       Ok.
–       Oui.
–       Sur la nappe ?
–       Oui, sur la nappe, c’est une nappe en papier, on s’en fout ! On peut s’y mettre là ?
–       …
–       …
–       …
–       Alors, on en était à définir le personnage principal.
–       Je verrai bien une vieille.
–       On pourrait peut être prendre une chose ?
–       Nan, parce qu’une chose, ça…
–       Trop segmentant.
–       Ça restreint.
–       Je vois.
–       Tu notes toi ?
–       Oui, oui, oui, oui, je m’en occupe !
–       Donc, une vieille…
–       C’est pas segmentant une vieille ?
–       Si.
–       Bon. Je vous propose qu’on revienne à l’histoire parce que c’est pas très clair pour moi.
–       Ok.
–       Ça marche.
–       T’as pas un stylo ?
–       Bon, attendez les gars. Pause. Va demander un stylo à la serveuse, on commencera quand tu seras prêt.
–       Ok.
–       …
–       Tu veux pas t’asseoir ?
–       Si, si. Je prends le temps de m’imprégner.
–       T’imprégner de quoi ?
–       Du lieu, de l’ambiance, des gens.
–       …
–       J’ai !
–       On est parti !
–       Alors, l’histoire !
–       …
–       …
–       …
–       Qu’est-ce que ça raconte ?
–       …
–       …
–       C’est !
–       Oui ?
–       Non, rien.
–       …
–       …
–       …
–       De quoi ça parle ?
–       …
–       …
–       …
–       Le thème !
–       …
–       …
–       Bon qu’est-ce que tu fous toi ?
–       Moi ?
–       Oui toi !
–       Rien.
–       Tu renifles !
–       Je renifle pas. Je hume l’air.
–       Arrête de humer ! Ça m’énerve.
–       …
–       …
–       J’ai peut-être un truc là !
–       Vas-y !
–       C’est un frère !
–       …
–       …
–       Note pas, note pas.
–       ….
–       …
–       Et ?
–       Un frère, comme un moine ou comme un frère ?
–       Je sais pas. Je voyais bien un frère. Ça pourrait être un moine qui a un frère.
–       Si c’est un moine qui a un frère, ça veut dire qu’à un moment ou un autre, il va falloir parler du frère.
–       Ça fait deux personnages.
–       Ouais, ça complique.
–       On s’en fout, on s’en fout ! A l’américaine les mecs ! C’est un moine frère ! C’est un moine frère qui revient chez son frère parce que leur mère est morte… D’un cancer !
–       Fiouuu !
–       Alors ça, ça me plait, ça !
–       Ouais, c’est un bon début ! C’est quoi l’intrigue ?
–       …
–       …
–       Je viens de le dire.
–       Note le frère, le moine, le cancer !
–       C’est le voyage du frère qui rentre chez son frère parce que leur mère est morte.
–      Nan, nan, pas le voyage ! Il arrive et ça commence ! Ils se parlent pas. Pendant tout le film, ils se parlent pas parce qu’ils se parlent plus parce que l’autre est frère !
–       Je vois un coquelicot !
–       Note ! Note !
–      Il y a une scène de coquelicot ! (il se lève et fait le coquelicot) Immobile. Et d’un coup, il frémit ! Brrr ! Puis immobile. Immobile. On crée l’attente ! Puis le vent se met à souffler tout doucement et il ondule, il ondule, succession de mouvements amples et de petits mouvements secs, mouvements amples, mouvements secs, il ne sait plus, il est perdu, il ne sait pas où il va, il est balloté, il aime son frère, sa mère lui manque, trop de non-dits, il souffre ! Il souffre… Peine lancinante, depuis toujours. Il n’arrive pas à se construire. Il hait son frère. Personne ne sait pourquoi. Il le hait mais il l’aime, une bourrasque ! Un pétale ! Ça se calme ! Ça se calme. C’est calme. Un regard sur la belle-sœur et tout s’éclaire. Juste un regard. Imperceptible. Et tu comprends. Mouvements amples, petits mouvements secs, mouvements amples, petits mouvements secs. Il touche du bout du pétale la mort et l’amour. La passion de la mort. La mort de l’amour. La perte. Le rouge. Le manque. Le sang. Les règles ! Un tampon. Flash-back ! La féminité. La désillusion. La mort de l’enfance. L’assassinat de la naïveté. Les règles : la norme ! L’adulte qui sait et qui ne dit pas ! Par amour. Le silence. Mouvements lents, il ondule. Il souffre. Mouvements lents. Mouvements lents. Il s’arrête. (il ouvre les yeux, silence, applaudissements)
–       Mais arrête, tu vas faire un trou dans la table !
–       Il marche pas ! Il marche pas !

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2 Commentaires

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2 réponses à “Le film contemplatif : brainstorming

  1. J’adore. C’est très visuel, et la chute me fait rire 😊

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