Lettre ouverte au Président de la République

Salut François,

Comment vas-tu ? J’espère que ton nouveau logement de fonction te donne satisfaction et que tu n’es pas trop déboussolé par le changement.

Je voulais te féliciter pour le mariage pour tous. C’est un beau progrès. Une belle réforme. C’est la démonstration d’un vrai courage politique ! Alors je connais votre modestie et votre franchise à vous autres, gens de pouvoir, tu vas me dire, sans doute, que le vrai courage politique c’eut été de ne pas profiter d’une victoire sociétale pour camoufler le déclin programmé de l’économie française… Mais ne minimise pas ce que tu fais de bien ! L’économie est ce qu’elle est, tu n’es pas en cause. Tu ne peux pas t’attribuer la responsabilité de tout ce qui va mal dans ce pays. La crise est là, la Droite a sa part de responsabilité. Tu fais ce que tu peux.

À l’automne dernier, deux de nos salariés sont venues nous voir avec leur fiche de paie. Elles ne comprenaient pas pourquoi leur salaire avait baissé. On leur a expliqué que les salaires n’avaient pas baissé mais que les charges avaient augmenté. Les charges patronales, la partie qu’on paie nous, mais aussi les charges salariales, la partie défalquée du salaire brut. C’est vrai que 80 euros par mois sur un petit salaire, c’est beaucoup, mais de là à dire qu’elles seraient mieux au chômage à toucher 80% de leur salaire pendant deux ans pour rester chez elles, quitte, peut-être, à faire des petits extras de temps en temps, faut quand même pas pousser ! Et la solidarité alors ? Et la fierté de se lever le matin pour participer à l’effort national ? De colère, une des deux a rendu son appartement pour retourner vivre chez sa mère ! Tu te rends compte ? Les gens sont méchants, mon François.

Il faut les laisser dire. Ne les écoute pas ! Tu n’es quand même pas là pour aider les gens à s’en sortir ! Manquerait plus qu’ils s’enrichissent ! Les pauvres, très pauvres, qu’on leur donne un petit quelque chose en plus, c’est normal, mais les gens qui ont la chance d’avoir un travail devraient réfléchir un peu au lieu de toujours laisser libre court à leurs émotions.

Nous, on est très fiers de toi ! Il faudrait que tu passes à la boutique ! C’est un petit magasin de fleurs dans le 93, c’est très beau. Tu sais, on n’a pas pris de salaire depuis le mois de Mai dernier ! Les pauvres, aux impôts, ils nous ont fait de la peine ! Il faudrait que tu embauches du monde pour les aider un peu parce qu’ils s’en sortent pas. Ils ont mis des mois à nous rembourser notre crédit de TVA de 20 000 euros. Enfin, c’est pas grave, on a remis de notre argent personnel sur le compte pour pouvoir payer les salaires.

On a hésité longtemps. Au début, on se disait, ce serait peut-être bien de monter plusieurs magasins mais la conjoncture n’est pas très favorable, tout ça… Maintenant on sait que c’est le bon moment ! Enfin, on a vraie belle opportunité de prouver notre patriotisme ! L’augmentation de la CSG-CRDS à 15%, déjà, c’était sympa. L’augmentation des charges, j’avoue qu’on ne s’y attendait pas trop mais ça nous a fait plaisir. Et alors, là ! Rendre les cotisations RSI obligatoires sur les dividendes des gérants… C’est un coup de génie, mon François ! Tout le monde ne pourra pas se vanter de payer 35 à 40 % de charges en plus, d’un seul coup ! Oh ! Et puis quand on a su que la TVA à 7% qu’on paie sur les fleurs allait passer à 10% en 2014, quand on a su que la plus grosse hausse de TVA était pour nous ! Presque 43 % de hausse, mon François ! On s’est dit, mais c’est pas possible ! C’est pas possible ! Cet homme là est un saint !

Du coup, maintenant on est sûr ! On va monter plein de magasins ! Enfin le plus possible ! Au moins un ! Peut-être ! Les banques ne prêtent plus d’argent, je vais pouvoir aller picorer dans les petites économies de mes parents, comme quand j’étais un tout jeune entrepreneur et que j’avais l’envie, l’envie, l’envie, mais pas d’argent ! Je suis excité comme une puce ! Tu n’as pas idée ! On commence à voir la motivation baisser chez les travailleurs ! Des petites boites ferment tous les jours ! Les classes moyennes s’appauvrissent ! Quel défi, mon François, quel défi ! J’ai hâte !

Des gens mal intentionnés disent que tu fais exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire pour redresser le pays. J’ai essayé de leur expliquer mais ils n’écoutent rien. Les gens sont bêtes, mon François.

Pendant un moment, je commençais à bien gagner ma vie. J’étais sur le point de pouvoir créer de l’emploi comme ça, tchac ! Tu me croiras si tu veux, à toi je peux le dire, je sais que tu ne me jugeras pas, je commençais à devenir riche. 4000 euros par mois. Tu imagines ? Je n’osais plus me regarder dans le miroir. Je sentais la honte peser sur mes épaules à chaque instant… J’étais devenu un nanti ! Mes grands-parents ont élevé 18 enfants, en tout, dans une pauvreté extrême, mon père a fait une pleurésie à 16 ans en travaillant sur les chantiers, ma mère a été humiliée grâce à son seau et sa serpillière, et moi, je devenais riche ? Moi, jeune, stupide et prétentieux, je rêvais de revanche sociale ? On sous-estime trop la force de la volonté, mon François. Sans une prise de conscience de dernière minute, et sans toi, j’aurais pu réussir !

Et le pire ! Le pire ! C’est que je l’aurais fait dignement, honnêtement, sans jamais écraser personne, en essayant toujours de tirer les gens vers le haut, en m’efforçant moi-même chaque jour, de devenir un homme meilleur ! C’est d’un pathétique ! « Fleurir le Monde ». C’est le slogan de notre boutique. C’est drôle, il y a même des gens en Tunisie qui ont cliqué « j’aime » sur Facebook. « Fleurir le Monde », après la Révolution de Jasmin, ça doit leur évoquer des choses… Enfin… Tu te rends compte ? Quel gâchis c’aurait pu être ! Une belle pauvreté comme ça, solide, instituée dans ma famille depuis peut-être la nuit des temps, ruinée en une ou deux générations seulement !

Je n’aime pas les riches. Des gens mal intentionnés disent que les expatriations de gros patrimoines sont passées de 100 à 300. Mais qu’ils partent ! Qu’ils partent ces m’as-tu-vu ! On restera entre nous, mon François. On les paiera à leur place leurs millions ou leurs milliards d’impôts ! Et si augmenter l’impôt sur le revenu ne suffit pas à combler le déficit, j’espère que tu penseras à moi. J’espère que tu penseras à taxer encore les entreprises, et les travailleurs, parce que nous sommes là pour toi, tu sais ? On a encore de la ressource ! Dans le désespoir on est encore capables d’accomplir de grandes choses qui méritent d’être sacrifiées.

Il faut que tu prennes bien soin de toi et que tu te méfies du dénuement. Quand les gens sont convaincus qu’ils n’ont plus rien à perdre, ces imbéciles deviennent capables de tout. Même de rêver d’être plus riches. Des gens mal intentionnés diront qu’en 1789, ce ne sont pas les plus pauvres qui ont fait la révolution, ce sont les classes moyennes. Ils diront aussi qu’au sein des classes moyennes, parmi les gens les plus épris de liberté, fiers, forts et indépendants, se trouvent ceux qui n’ont jamais eu de compte à rendre à personne d’autre qu’à toi : les entrepreneurs. Il faut les laisser dire. Ne les écoute pas ! Les gens sont jaloux, mon François. Les gens sont jaloux.

J’imagine que ça ne doit pas être facile pour toi tous les jours alors je te souhaite bon courage. Il y a un dicton qui dit « quand les gros toussent, les petits s’enrhument ». Moi, j’ai déjà le nez qui coule et la gorge qui gratte. Mets bien ton cache-col, mon François, va pas nous attraper froid à Paris.

Bisous

Boris

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1 commentaire

Classé dans Actualités, Correspondance

Une réponse à “Lettre ouverte au Président de la République

  1. Ced

    J’aimerais bien écrire 1 post suffisamment long pour te dire à quel point je suis d’accord avec toi, mais les charges viennent de tomber et je n’ai plus les moyens de payer ma connexion intern…

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