De l’art de savoir la fermer quand tout le monde l’ouvre et réciproquement

S’exprimer librement est un droit.

1. Ce n’est pas un devoir

Sauf cas exceptionnel, ou grave, tels qu’une injonction à témoigner pour la Justice ou une femme qui lave les gosses à la machine, programme 2 – « Energique » – 90 degrés (viendra pas se plaindre si ça rétrécit), chacun a le droit de garder le silence. La chose est entendue par tous.

Néanmoins, certaines catégories de personnes, qui s’obstinent à vouloir l’ouvrir pour exprimer librement tout et n’importe quoi, mais surtout n’importe quoi, – ça n’a rien à voir mais je pense subitement à Raphaël – demeurent hermétiques à la différence entre droit et devoir.

S’exprimer n’est pas un devoir. Les esgourdes les plus délicates, une fois arrivées à l’endroit où la patience vire au souvenir, peuvent se plaire à le rappeler aux plus volubiles et aux plus sonores d’entre nous, de manière subtile, en filigrane d’un :

– Ferme ta gueule !
– …
– S’il te plait merci.

On l’aura compris, la tranquillité est aussi un droit. Lorsque ces droits parfois antagonistes s’opposent, le grand gagnant est celui qui parvient à rallier définitivement l’autre à sa cause, autrement dit, à faire parler celui qui se tait ou à faire se taire celui qui parle. Si l’on exclut toute manifestation de violence physique, le simple fait d’en débattre donne immédiatement perdant celui qui aurait préféré que l’autre la ferme.

Il est communément admis qu’il est plus simple de parler pour demander à quelqu’un de se taire que l’inverse.

(la fermer : 0 – l’ouvrir : 1)

Si la raison de celui qui parle est toujours la meilleure, c’est sans doute parce que la liberté d’expression est un droit inaliénable.

2. C’est un droit inaliénable

Inaliénable  adj. masc. et fém. 1. Qui ne peut être rendu fou. 2. Qui ne peut être échangé, donné ou vendu à un alien.

Outre certaines restrictions sur le fond, bien compréhensibles, liées au respect de la vie privée, à la lutte contre les discriminations raciales, contre l’incitation au crime ou au délit, à la répression de l’insulte publique et de la diffamation, à la protection de l’enfance… On a le droit de dire à peu près ce qu’on veut.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme a dit :

La liberté d’expression vaut non seulement pour les « informations » ou « idées » accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent : ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels, il n’est pas de « société démocratique ».

Raphaël m’inquiète. Mais il a le droit de continuer de faire ce qu’il fait. Il n’ira pas en prison.

Dans certains pays, il existe des lois contre le blasphème. En France, non, Dieu merci !

Certains droits inaliénables sont simples d’utilisation. Le droit de vote, par exemple : c’est facile, on le fait quand on nous le dit ! L’État, dans sa grande mansuétude, nous guide dans notre liberté d’expression civique en nous proposant à intervalles réguliers d’exprimer un choix binaire. C’est ça, être citoyen.

Certains d’entre nous, moi le premier, sont attachés à ce droit comme une tique sur le dos d’un chien et ne renonceraient pour rien au Monde au plaisir de faire pénétrer un bulletin dans une urne.
D’autres, que j’imagine anars aux dents jaunes et aux cheveux gras, mais qui méritent tout de même notre attention, diraient que le vote musèle la liberté d’expression, qu’il est paradoxalement le seul moment où personne n’exprime rien puisqu’il est institutionnellement silencieux, secret même, mécanique et formaté.

Une fois encore, deux droits s’opposent. Le droit de vote implique le devoir de la fermer tandis que la liberté d’expression supposerait qu’on l’ouvre. Or, la Démocratie est ainsi faite, quand les urnes parlent, on n’a plus qu’à se taire.

(la fermer : 1 – l’ouvrir : 1 – Égalité)

Mais laissons tous ces moutons pour revenir aux nôtres. Certains droits inaliénables sont donc simples d’utilisation. D’autres le sont moins, comme la liberté d’expression dont l’usage est soumis à un art double : celui de la fermer et celui de l’ouvrir.

3. L’art de la fermer

L’art de savoir la fermer, précisons-le, n’est envisagé que dans le cas où on a quelque chose d’important et de potentiellement inédit ou dérangeant à dire. Ça n’exclut pas le verbiage. Ainsi pourra-t-on voir deux collègues de bureau s’entretenir joyeusement de sports de ballon ou d’engins à moteur, sans que l’un n’avoue jamais à l’autre qu’il a culbuté sa femme, ou sa fille… Ou sa mère, peu importe.

Néanmoins, pour ce qui est du verbiage dans l’exemple qui précède, et plus largement à chaque fois qu’on l’ouvre, chacun devrait s’interroger sur la qualité du message qu’il délivre, aussi anodin et inoffensif soit-il, AVANT de le délivrer (Cf. 1).

Vous allez me dire, des tas de gens doivent avoir des choses intéressantes à dire, comment apprécier alors la qualité du silence lorsqu’on est étranger à l’histoire ? Eh bien justement, on ne le peut pas. L’art de savoir la fermer est un art égoïste dont seul l’auteur peut se délecter, ou se morfondre. L’allusion, le lapsus, le pétage de plomb en public sont autant d’indicateurs d’une prestation de piètre qualité.

Il peut arriver cependant, qu’on découvre, a posteriori, la finesse d’exécution, la rigoureuse justesse du mutisme ou de la langue de bois. Des scandales politiques nous amènent les preuves, chaque jour, s’il en faut encore, que la classe dirigeante est passée maitre dans l’art de la fermer.

Il n’existe pas de réelle sanction pour quelqu’un qui, contre l’intérêt général, l’a fermée au lieu de l’ouvrir. Dans le cadre de la politique, le vote ? Oui ! Mais les gens oublient tellement vite qu’il suffit de l’ouvrir un peu pour qu’ils la ferment.

(la fermer : 2 – l’ouvrir : 1)

L’art de la fermer suppose aussi, bien évidemment, de ne pas l’ouvrir n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Outre le cadre fixé par la loi (Cf. 2), un grand nombre d’indices, liés à l’époque et aux lieux, aux circonstances, et surtout à l’auditoire, doivent être pris en compte avant de l’ouvrir, sous peine d’être hors sujet, hors de propos, de donner l’impression d’être victime d’une « idée fixe », d’être taxé de « sociopathe », ou pire encore… Et d’être finalement mis hors d’état de nuire, par le discrédit ou par les médicaments.

Dans le doute, comme il suffit parfois de la fermer pour créer l’illusion qu’on pourrait, si on le voulait, l’ouvrir pour dire quelque chose d’important, on choisira, le plus souvent de manière totalement instinctive, de prendre le risque de passer pour un sage plutôt que pour un con.

(la fermer : 3 – l’ouvrir : 1)

4. L’art de l’ouvrir

Comme nous venons de le voir, l’art de l’ouvrir est in-dis-so-cia-ble de l’art de la fermer. Quelque soit l’importance de la cause que l’on cherche à défendre, il convient de garder à l’esprit qu’elle est toujours toute relative.  Et même lorsque toutes les conditions précitées sont réunies, l’ouvrir reste probablement la chose la plus périlleuse qui soit.

En effet, en l’ouvrant, on s’expose au jugement, à l’étiquetage, au désaccord voire au désaveu et le cas échéant, au pétage de plomb, encore, mais dans la bouche cette fois.

L’ouvrir présente néanmoins un avantage majeur.

Je crois que c’est Kadhafi qui a dit un jour, il y a des colères qui sont parfaitement saines. Il peut effectivement paraître important de savoir l’ouvrir pour exprimer une colère, et ses raisons, plutôt que de la laisser éclater. Je pense que c’était ça qu’il voulait dire. J’ignore s’il y est parvenu.

Comme l’a lancé un type chouette que j’ai eu la chance de rencontrer, un jour qu’il manquât de se faire péter les dents par un type un peu moins chouette, alors même que le lourdaud s’éloignait en claquant les portes, terrassé par l’intelligence : On a le droit de pas être d’accord mais on n’est pas obligé de se fâcher !

Eh oui, parfois dire non, ça énerve. Pourtant comme le veut l’adage Qui ne dit mot consent, la fermer reviendrait à s’avouer d’accord sans l’être, et donc, l’ouvrir, à ne pas subir.

(la fermer : 3 – l’ouvrir : 2)

Si l’art de la fermer présente l’inconvénient d’une certaine platitude inhérente à son mode d’exécution, l’art de l’ouvrir en revanche, offre une palette extrêmement variée de moyens, de « médiums », qu’on aurait malheureusement complètement occultée si depuis la nuit des temps, tout le monde avait décidé de la fermer.

La peinture, la sculpture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, la photographie, la bande-dessinée… Autant de formes qui parfois transcendent le fond pour magnifier l’intelligence créatrice de l’Homme.

Ça se passe de commentaires et ça mériterait deux points d’un coup mais restons beau joueur.

(la fermer : 3 – l’ouvrir : 3 – Égalité)

5. 3 partout ! Que faire ?

Le néophyte dirait, à la lueur du titre de cet article, qu’en la fermant quand tout le monde l’ouvre et réciproquement, on serait à peu près sûr de bien faire. C’est une grossière erreur. Déjà parce qu’en dehors d’un groupe restreint, il s’agit de conditions théoriques, extrêmes, irréalistes. Et puis parce que c’est une stratégie qui garantit juste de ne pas s’épuiser à l’ouvrir pour rien dans le premier cas et de ne pas rater une belle occasion de le faire dans le second. On peut se faire pour règle d’admettre cette condition comme nécessaire (autant ne pas avoir de règle du tout) mais elle demeurerait néanmoins insuffisante.

J’ai imaginé un professeur de théâtre, enseignant donc, pour partie, l’art de l’ouvrir, exerçant dans une école de renom, accusant, via les réseaux sociaux, certains de ses anciens élèves de faire « de la merde ». Eh oui, quand l’art de l’ouvrir s’associe à l’art de la critique, on peut vite s’égarer dans les méandres de la subtilité. J’ai imaginé que, de par la teneur hautement pédagogique de son intervention d’une part, et de par son propre constat du niveau de ses élèves d’autre part, chacun aurait pu se faire une idée de la qualité de son enseignement. J’ai imaginé alors que, dans son propre intérêt, il aurait gagné à la fermer. (Cf. 1).

J’ai imaginé qu’il s’en serait sans doute défendu en arguant vouloir leur rendre service, leur ouvrir les yeux, leur faire prendre conscience de quelque chose, ce qui aurait été tout à son honneur et qui aurait mérité qu’on lui rendre le même service.

C’est fait.

Ce qu’il faut comprendre et retenir de ces gens qui l’ouvrent pour créer, pour pousser un coup de gueule, pour critiquer, pour se défendre ou pour se rendre intéressants, mais aussi de ceux qui la ferment par compassion, par respect, par lâcheté ou par paresse, parce qu’ils sont suffisamment intelligents pour ne pas s’abaisser à l’ouvrir ou parce qu’ils sont trop cons pour avoir un avis, c’est qu’on est tous un peu tout ça.

Ce qui compte, au moment de décider de l’ouvrir ou de la fermer, c’est de se préparer à assumer jusqu’au bout (attention assumer ne signifie pas s’entêter !), d’envisager de pouvoir être faillible, et surtout de rester fidèle à ce qu’il y a de meilleur en nous, parce que de toute façon, qu’on l’ouvre ou qu’on la ferme, on sera toujours le con de quelqu’un.

C’est pas Raphaël qui dira le contraire.

 

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Classé dans Récits

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