Canal de l’Ourcq

Dimanche. 9h53. Pantin.

Je viens de démarrer. Asics aux pieds. Montre au poignet. Cardio à la poitrine. Je rejoins le canal en petite foulée. Depuis le pont, je descends les marches qui mènent au bord de l’eau et j’entame la ligne droite qui mène à Paris. Quelques coureurs se sont égarés comme moi de ce côté-ci mais le gros des troupes semble s’être donné rendez-vous sur l’autre rive. Elle est sans doute plus ensoleillée. Moi, l’ombre me convient bien. L’air est encore un peu frais mais je sais que dans quelques minutes il n’en paraitra plus rien.

Une joggeuse qui vient dans ma direction a choisi de courir sur la route. Je comprends assez rapidement qu’elle a préféré s’éloigner de l’eau pour le confort du revêtement. La sensation des pavés sous les pieds n’est effectivement pas très agréable. Je me suis habitué aux cailloux qui roulent sous les pieds dans la forêt de Villeneuve mais quand on a le choix… J’ai justement le choix du choix, entre la route et la margelle bien lisse, large de 40 cm environ qui borde le canal. J’opte pour la route, dans un premier temps.

Ma montre émet un bip-bip annonçant le premier kilomètre. J’y jette un oeil, pour savoir. 5’43. Je suis content. Je me sens bien. Je ne suis parti ni trop vite, pour me laisser une chance de tenir jusqu’au bout, ni trop lentement pour m’épargner les douleurs aux mollets qui m’assaillent dès le début quand mes foulées sont trop courtes.

L’impression de faire bande à part sur ma berge a été de courte durée. En approchant du Parc de la Villette, je croise des troupeaux entiers de joggeurs solitaires. Certains me dépassent par la droite ou par la gauche, sans prévenir. Moi-même, j’en dépasse assez peu, la plupart, refusant de se faire doubler par un amateur dans mon genre, semblent accélérer à mon approche pour me laisser à ma médiocrité.

Quand on prend le temps de regarder, quand on observe attentivement les visages concentrés de ces gens qui courent, on peut voir d’imperceptibles volutes grises s’échapper de leur crâne, s’élever derrière eux avec une incroyable légèreté, puis s’alourdir et peser à nouveau avant de se noyer dans le canal. Les idées noires, les mauvaises pulsions, les sentiments qui handicapent, les pensées qui obsèdent, les soucis en tout genre sont ainsi « canalisés ». La peur de la différence se mêle à l’angoisse du jugement, l’intolérance à l’incompréhension, le pouvoir à la frustration, la bassesse et le mépris à l’envie de révolte, entre autres choses. C’est pour ça que les coureurs semblent si sereins et l’eau du canal si dégueulasse. Quand on pense qu’il a été construit pour alimenter Paris en eau potable…

Depuis l’autre côté me parviennent les rumeurs d’un petit marché qui se cache derrière une bordée de camions entièrement recouverts de tags. J’arpente maintenant la margelle qui délimite le canal en prenant garde aux pièges : je viens tout juste d’éviter un trou dans le béton qui m’aurait conduit tout droit à la baille. Je reste vigilant mais je ne peux empêcher mes yeux de traîner un peu partout. De la fumée sort d’une cabane de fortune sous l’escalier de la passerelle, un peu avant le pont de la rue de l’Ourcq. Je me demande si on a raison de prendre des longs courriers pour se payer une petite leçon de vie, s’ébaubir de la misère des peuples et revenir en claironnant  » Tu te rends compte, ils vivent avec rien et ils sourient ! Nous on a tout et on trouve le moyen de faire la gueule « .

Je manque de percuter un autre coureur sur le pont de Crimée. Je le laisse passer. Les gens d’ici ne sont pas ceux de la forêt de Seine et Marne. Ils ne disent pas bonjour. Mon bonjour à moi s’est peu à peu transformé en hochement de tête, puis en sourire, puis en regard, puis en plus rien. Je continue à le dire pour moi, comme pour taquiner. Bassin de la Villette. À ma gauche, des péniches qui rêvent de voir la mer, à ma droite des terrains de pétanque qui espèrent encore quelque chaleur printanière. De frêles skiffs fendent la surface de l’eau en silence. À voir la manière pataude dont ils font demi tour avant l’écluse, je comprends qu’il s’agit de débutants.

Il y a déjà des gens en terrasse de part et d’autre du cinéma. Je double une doubleuse qui m’avait cloué au sol 5 minutes plus tôt. Elle marche en se tenant le bas des reins. J’évite les escaliers, je fais le tour par le carrefour, le Jaurès. Mollets. Bassin de la Villette. Quai de Loire. Un panneau Hot Dog. Mollets. À ma gauche des péniches qui ne rêvent plus à rien. Mollets. Les autres avaient encore un petit quelque chose de sauvage, celles-ci sont marquées au fer. Mollets. Elles portent le nom de leur geôlier : Mal aux mollets. Canauxrama. Un homme raidit un bout pour s’assurer qu’elles se tiennent tranquille.

Bip bip. Mon temps au kilomètre a augmenté. Je dois me concentrer. Je ne cherche pas la performance, je veux juste me maintenir au dessus des 10 km/h. Les mollets, c’est passager, je le sais. En général, je franchis un pallier toutes les 20 minutes. Au bout d’une heure, je suis au top, mais je ne pense pas aller jusque là aujourd’hui. Non que je ne m’en sente capable, mais je veux juste boucler la boucle… Bref, ça ira mieux après 40 minutes. Je croise un doublé qui a sans doute bifurqué de l’autre côté avant le bassin. Il a l’apparence d’un geek dégingandé, cheveux mi-longs, grosses lunettes, gestes désordonnés. Je ne peux m’empêcher de sourire en imaginant qu’il a du voir clignoter devant ses yeux le message WRONG WAY ! Comme dans les jeux vidéos.

Je me fais doubler par un couple de cyclistes. Sur son porte-bagage à lui, un casque rouge dépasse d’un siège-bébé. Ils donnent l’impression de ne pas pédaler. Ils avancent à faible allure, en ligne droite parfaite. On dirait deux poupées mécaniques sur des rails. Le haut de leur corps est parfaitement immobile. Leurs jambes sont en réalité actionnées par les pédales qui tournent elles-même parce qu’ils avancent.

J’éponge la sueur de mon front et les larmes que m’extirpent les courants d’air. La géode reflète le soleil. Curieusement, j’imaginais que le ciel bleu se serait reflété dans toute sa partie haute mais le sommet de la sphère demeure implacablement gris. Peut-être est-ce une simple question d’angle de vue. Peut-être reflète-t-elle plus que ce que nous ne pouvons voir. Tiens ? Les poupées ont déraillé. Tétine par terre. Elle l’essuie et la re-colle sous le casque rouge.

– Allez avance ! – Mais tu permets, oui !

Des poupées qui parlent. Pourquoi pas. Au huitième bip bip, je serai exactement à 100 mètres de mon point de chute. C’est à cet instant que je m’arrêterai. Je vais bientôt m’éloigner du canal. Quand on prend le temps de regarder, quand on observe attentivement la surface de l’eau, on peut voir des ombres la sillonner par en-dessous, comme des négatifs de planchistes sur un lac étal. On peut alors voir jaillir d’imperceptibles volutes grises, sans la moindre vague, sans la moindre onde sur l’eau, qui partent à la poursuite de leurs hôtes sitôt qu’ils quittent les berges pour s’enfoncer dans la ville.

Avant que je sois de retour, en nage, les jambes lourdes et cotonneuses, la tête vide et le coeur léger, si tant est qu’ils m’aient quitté un instant, mes propres tourments m’auront rattrapé, rincés à l’eau dégueulasse du canal.

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4 Commentaires

Classé dans Récits

4 réponses à “Canal de l’Ourcq

  1. Ced

    Hey ! Tu cours sans moi, salaud !

  2. Ced

    Ils sont pas polis les coureurs à Paris ? À Villeneuve, ils sont hyper bien élevés !
    Y’a que les cyclistes qui ont l’air con, ils disent pas bonjour… Mais je crois que c’est universel chez les cyclistes, c’est pas une question de localité…

    • En fait, concernant les cyclistes, je me suis longuement penché sur la question. C’est un problème de vitesse. Il y a une distance avant et après, au delà de laquelle tu ne dis pas encore, ou tu ne dis plus bonjour. Quand tu marches ou quand tu coures, c’est facile de viser parce que ça va pas trop vite, à vélo, ça va trop vite, alors plutôt que de mal viser, les cyclistes préfèrent se taire.

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