Le sandwich le plus cher du Monde

Le sandwich le plus cher du Monde n’a rien de spécial. C’est un sandwich triangle au poulet, présenté dans son étui industriel en plastique. Il n’est pas mauvais. Il n’est pas bon non plus. Le pain de mie colle un peu entre les dents. La malheureuse petite rondelle de tomate qui se trouve là croque comme si c’était de la pomme. Le poulet a le goût de jambon. Ou de quelque chose qui s’en rapproche. C’est un sandwich d’autoroute classique. On le mastique sans vrai appétit. Quand on tourne la tête à droite ou à gauche, on voit une rangée d’autres ahuris qui mastiquent le même sandwich triangle au poulet. Ils sont pâles. Ils sourient. Même une blague pas drôle illumine leurs têtes de vainqueurs d’une rangée de dents pleines de pain de mie. Ils sont contents. Ils mâchent le sandwich le plus cher du monde et ils en sont fiers. Parce que c’est à peu près tout le monde qui peut se le payer, mais c’est pas tout le monde qui le fait.

Son prix : 111,16 euros.

On est tous passé à la caisse mais on ne s’est rendu compte de rien. Ça piquait un peu mais c’est tout. On a fait la queue trois fois chacun. On est tous plus ou moins passé les uns devant les autres mais personne n’a rien dit. C’est la différence avec le sandwich d’autoroute classique. Essaie de faire ça sur l’A6 à 13h un jour de départ en vacances… Les gens se battent pour payer leur sandwich, le même, avec le même pain de mie qui colle, le même jambon de poulet, la même tranche de tomate, 5,50 euros  ! Ils sont cons.

111,16 euros. C’est le prix fixé par l’Etat. Y a pas à discuter, c’est comme ça. C’est pour tout le monde pareil. De toute façon personne n’est vraiment au courant de ce que ça coûte. Moi je le sais parce que je suis du genre à toujours me poser des questions qui servent à rien alors je me documente. Parmi tous les autres, je pense que la plupart l’ignorent. La petite étudiante qui réajuste son écharpe le temps de se passer discrètement la langue entre les dents avant de répondre aux deux minets qui la draguent. Le grand monsieur grisonnant qui dans sa bulle de solitude livre depuis 5 minutes une lutte acharnée contre une demie portion en essayant d’attraper du bout de ses lèvres qui dépassent à peine de sa grosse barbe blanche la mini-paille de sa mini-brique de jus de pomme. Le jeune mec qui avale d’un trait son verre d’eau alors qu’il avait encore la bouche pleine, tout en se levant de sa chaise et en regardant sa montre. La mère et sa fille qui se racontent comment ça s’est passé avant le sandwich… Personne ne sait.

111,16 euros. C’est une information qui n’a aucun intérêt. On donne ce qu’on nous demande et puis c’est tout.

Du bout de chacune des étapes de la file d’attente que j’ai franchies avec succès, s’élèvent des « au suivant, s’il vous plait ». Courage les gars ! Le sandwich est au bout !

– Vous avez eu un badge ?
– Oui, oui.
– Il faut le porter, hein !

Moi j’en veux pas. J’ai toujours l’autocollant de la dernière fois. J’ai jamais su quoi en foutre. Je veux pas de médaille en forme de badge. On n’a pas sauvé des vies. C’est ce qui est écrit sur les affiches mais je me demande si ce n’est pas un peu exagéré. C’est juste de la com’. C’est juste pour te sentir fier quand tu mastiques ton sandwich le plus cher du monde. On bouffe notre récompense parce qu’on nous le dit. Il parait qu’il y a des gens qui viennent que pour le sandwich. J’aurais pas eu peur de me faire engueuler ou de tomber comme une merde avant d’arriver à ma voiture, je me serais barré en douce.

– Vous avez eu un badge ?
Je dis non.
– Vous en voulez un ?
Je dis non.
Merci.

Elle repart. Elle a l’air déçu. Je crois que je la connais. Je l’ai déjà vue. Je ne me souviens pas où. Elle revient. Je lui dis. Je me souviens pas où. Elle me regarde. Répond pas. Je l’ai vexée. J’aurais dû prendre son putain de badge. Je saurai jamais où. Tant pis. Je me ressers un demi-verre de coca.

111,16 euros. C’est le prix que seront vendues nos petites poches de sang aux hôpitaux. À ce qu’il parait, c’est le coût du traitement, du stockage, du transport… Tout ça. Elle a l’âge de ma mère, à vue de nez. Ça y est, le vieux a réussi à badigeonner du jus de pomme partout. Les « au suivant » continuent de résonner dans ce gymnase qui semble beaucoup trop grand pour le peu de monde qu’il y a. Peut-être la mère d’un ancien camarade de classe. Je rumine mollement la fin de mon sandwich et mes idées. Je me demande s’ils sont tous bénévoles. J’ai mon petit bandage autour du bras que je dois garder deux heures. Ça devait être plus rempli pour les voeux du Maire… Je sais déjà que je vais le virer dès que je serai sorti d’ici. Elle m’a parlé. Je relève la tête. Elle me regarde. Elle m’a vu pensif, elle a dû se demander si j’étais pas en train de défaillir sur ma chaise, elle a dû me demander si ça allait. N’étant pas certain de la question, de peur de répondre à côté et d’avoir l’air idiot, j’opte pour le silence actif. Et pour lui faire oublier le malentendu du badge, j’avale d’un coup sec ma dernière bouchée et je lui souris de toutes mes dents.

Le sandwich le plus cher du monde.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Récits

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s