Table rase

– Et celui-là, qu’est-ce qu’il fait dans votre cabinet ?

– C’est un cadeau.

– Je le sais que c’est un cadeau. C’est un cadeau qui a été fait au ministre de l’intérieur.

– C’était moi le ministre de l’intérieur.

– Mais vous ne l’êtes plus.

– C’est un cadeau d’un ami.

– C’est un cadeau du président de la Côte d’Ivoire.

– J’ai le droit d’être ami avec le président de la Côte d’Ivoire.

– Oui, vous faites ce que vous voulez avec le président de la Côte d’Ivoire mais quand le président de la Côte d’Ivoire fait un cadeau au ministre de l’intérieur, c’est un cadeau à l’Etat et vous auriez dû le restituer à votre départ. Et ne faites pas comme si vous ne saviez pas, vous avez lu la circulaire Fillon en 2007 !

– Oui. Ben, j’ai oublié. Ça arrive ! Vous n’oubliez jamais rien vous ?

– Pas ce genre de chose.

– Forcément.

– Si ça peut vous consoler, vous n’êtes pas le seul. Il y a environ 12% d’oublis de ce genre dans les différents ministères.

– Ça ne me console pas. Je les aimais bien mes deux petits africains. Ça mettait de la couleur.

– Vous aimez beaucoup l’Afrique ?

– Oui. Non. Pas plus que ça.

– Jean-Charles Charqui, ça vous évoque quoi ?

– Connais pas.

– Ancien associé de Jean-Marie Messier ?

– Jean-Marie qui ?

– Il a fondé la société Iota ?

– Humm… Non, je vois pas.

– Une petite société de banquiers d’affaire qui facture principalement des groupes pétroliers en Afrique centrale ?

– Prrrt !

– Votre voisin de pallier.

– Si vous croyez que j’ai le temps de faire la causette avec mes voisins…

– Votre gendre. Le père de vos quatre petits enfants ?

– Non, je… Ah ! Jean-Charles Charqui ?

– C’est ça !

– Oui. Et alors ?

– Vous vous êtes rendu en Afrique avec lui…

– Pas du tout !

– À plusieurs reprises.

– Certainement pas ! Ou alors, c’est un hasard, je ne le savais pas.

– En Guinée équatoriale, du 17 au 19 octobre 2012. Au Gabon, le 3 décembre. En Côte d’Ivoire, le 14 décembre. Sacré hasard !

– Ah bon ? Tout ça ? Je ne me souviens pas… Ah ! Si ! Je sais ! J’ai donné un petit coup de main pour la négociation. Les petits jeunes, ils démarrent, vous savez ce que c’est… Comme j’ai un peu d’expérience, j’y suis allé, pour aider un peu…

– Vous avez pas l’impression qu’il y a conflit d’intérêt ?

– Je soutiens les entreprises françaises ! Un fleuron de notre économie ! Et puis je n’ai rien touché ! Si je ne m’étais pas fait rembourser le billet d’avion, j’en étais de ma poche !

– On y reviendra plus tard. J’aimerais qu’on revienne sur le financement de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy par la Lybie…

– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

– Les deux autres tableaux.

– Encore ?

– Oui.

– Pfff !

– De qui vous avez dit qu’ils étaient…

– Victor Hugo.

– Victor Hugo ?

– C’est ça.

– Vous vous foutez de ma gueule ?

– Pas du tout. C’est pour ça qu’ils sont chers.

– C’était pas un écrivain Victor Hugo ?

– Il a peut être écrit aussi, je ne connais pas, non plus, sa vie par coeur, désolé !

– Les Misérables ?

– Connais pas.

– Vous connaissez pas les Misérables ?

– Non, je ne connais pas ces gens, désolé !

– Eh gamin !

– Oui boss ?

– Laisse tomber les relevés de compte et viens voir, deux secondes ! On va lui demander… Il doit savoir. Tu connais les Misérables, toi ? Jean Valmont, Causette, le petit ramoneur, Belmondo, tout ça.

– Oui, boss.

– Qui c’est qu’a écrit ça ?

– C’est Hugo, boss.

– Ah ! Oui ! C’est vrai ! Merci !

– De rien, boss.

– Au temps pour moi, je croyais que c’était Victor Hugo.

– C’est pas grave. Ça arrive à tout le monde de se tromper.

– Faut dire que Victor Hugo, ça sonne pas trop flamand ! Hugo. De prime abord…

– De prime abord !

– De prime abord, oui. Hu-go. Pas flamand. Quand on sait, c’est différent, mais de prime abord…

– C’est le contraire de Brugel. Brugel ça sonne un peu flamand, comme ça, de prime abord…

– De prime abord, oui ! C’est pas flamand ?

– Pas du tout ! Brugel l’Ancien ! L’Ancien ! C’est français !

– Ah ben oui ! Merde ! Mais c’est vrai que quand on regarde que le prénom, comme ça, de prime abord…

– De prime abord !

– C’est des faux amis tout ça !

– Oui, oui, c’est vrai ! Bon. J’en étais où moi ? Euh… Misérables… Hugo Boss…

– C’est comme Hollande ! Hollande, faux ami ! Hollande, c’est françois, c’est français, alors que bon, de prime abord, de prime abord, on pourrait se dire comme ça, Hollande, c’est flamand !

– Oui. Non. Là, je… Vous avez les justificatifs ?

– Bien sûr que je les ai.

– J’aimerais les voir s’il vous plait.

– Ah ! Quant à savoir où ils sont, c’est une autre histoire. Je me souviens de les avoir posés à côté de l’aquarium… Mais alors après…

– Bonjour !

– Ah ! T’es là toi ? Je vous présente mon associé, François Guéant, qui est aussi mon fils !

– Bonjour.

– Ces messieurs cherchent… Euh… Vous cherchez quoi déjà ?

– Qu’est-ce qu’on ch… Qu’est-ce qu’on cherche ? Putain je sais plus ! On a déjà trouvé tellement de choses que je me souviens plus pour quoi on était venu ! Si ! Le financement illicite de la campagne de Sarkozy !

– Ils cherchent de l’argent pour Nicolas.

– Non, on cherche la preuve de l’illégalité !

– Ah oui, voilà !

– Ah. C’est bien. Je vais goûter.

– Il va goûter ! Il est doué, vous savez ?

– Oui, bon. Qu’est-ce qu’on disait ?

– Une vraie perle ce gosse. Le digne héritier de son père. Vous avez des enfants ?

– Alors, ces factures ?

– Quelles factures ?

– Celles-là. Expliquez-moi.

– Ce sont des factures.

– Mais encore ! C’est quoi ces factures !

– Ok. Je vais essayer d’être le plus clair possible… Vous permettez ? Alors voilà, ce sont des factures. Donc, là, il y a le nom du client, c’est moi. En général, en haut, il y a le nom de la société. Souvent, ils mettent le logo parce que c’est plus joli. En bas, la dernière ligne, c’est le prix, il y a la TVA, le prix hors taxe et au milieu, la désignation… Comment dire ça plus simplement ? Les produits achetés, l’objet même de la facture…

– Le pognon ! Il vient d’où le pognon ? C’est des règlements en espèces ! D’où vient l’argent ?

– Ah ! Ben c’est mes primes !

– Vos primes ? Vous avez des primes en espèces vous ?

– Oui, oui.

– Vous les avez déclarées ces primes ?

– Bien sûr que non ! C’est des primes en espèces ! Il est bête… Tous les ministres et les parlementaires ont des primes en espèces. Mais elles sont en espèces exprès pour pas qu’on les déclare parce qu’on a un régime un peu à part. Si on voulait les déclarer, ça ne servirait à rien de se les verser en espèces, parce qu’on n’aurait pas besoin de ne pas les faire apparaitre sur nos comptes en banque, vous comprenez ? Non.

– C’est quoi ce régime un peu à part ?

– Vous savez bien.

– Non.

– Mais si vous savez. Vous avez la tête de celui qui sait. Le petit là, il doit pas savoir, mais vous vous savez.

– Non, je ne sais pas.

– On va dire que c’est le régime des flics qui planquent de la coke et des liasses dans les faux plafonds, mais pour les ministres.

– Eh ! Boss !

– Quoi ?

– Je viens de trouver un virement suspect !

– Combien ?

– 25 000.

– Ça vient d’où ?

– Jordanie, boss.

– C’est quoi ce virement ?

– Ce virement ?

– Oui.

– Quel virement ?

– Ce virement de 25 000 euros en provenance de Jordanie !

– Ah ! Ce virement ! Oui. Oui. Je vais vous expliquer… Ce virement, c’est… Ben c’est le… Parce que, bon… Alors oui ! Oui ! Il faut que je vous explique ! Parce qu’au début non. Pas du tout. Mais alors bon. Au bout d’un moment, c’est tout naturel, on a le… Non. Non. Une seconde. François !

– Je vous cache pas que c’est pas très clair…

– François !

– Oui ?

– Va me chercher Jean-Yves s’il te plait.

– D’accord.

– Jean-Yves, mon avocat. Il vous expliquera ça beaucoup mieux que moi. Parce qu’il y a des termes techniques très compliqués et ça m’ennuierait de vous dire des bêtises. J’aime la rigueur moi, vous savez ? Je suis un homme de précision…

– Papa ?

– Quoi ?

– Il est où ?

– Il est où quoi ?

– Jean-Yves ?

– Mais qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? Trouve-le c’est tout ! Sors-toi les doigts un peu pour une fois ! Espèce d’imbécile d’assisté ! T’as l’impression que je serai toujours derrière toi ? T’as vraiment l’impression que je serai toujours là pour te torcher le cul, comme après les législatives ? Sombre bon à rien ! Va me chercher Jean-Yves ! Débrouille-toi ! C’est pas foutu de garder un poste au ministère, c’est pas foutu de gagner une élection et ça se permet encore de poser des questions ! Fils d’idiot !

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