L’ophtalmo qui ne voyait rien

J’aurais dû me méfier. Un rendez-vous à 10h50, c’est louche. 10h30, d’accord. 10h45, à la limite… Mais 10h50 !
Ça veut dire quoi ? Que les rendez-vous sont pris par tranche de 10 minutes ?

Je suis arrivé à 10h45. C’est pas que j’aime particulièrement être en avance. C’est que quand j’arrive à l’heure chez un toubib, je me fais systématiquement griller la priorité par la personne la plus malade du monde. Alors j’attends. J’attends à nouveau mon tour. Mon tour que j’ai raté. Je ne sais pas pourquoi je l’ai raté parce que j’étais à l’heure mais il faut se rendre à l’évidence… J’attends. Et plus j’attends, plus je me dis que depuis le temps qu’elle est rentrée, la personne la plus malade du monde devrait être morte. Et le toubib avec. Je me dis que je vais finir par partir et que je lirai le lendemain dans le journal qu’on les aura retrouvés desséchés dans leurs fauteuils… Ainsi que trois personnes dans la salle d’attente… Mais je reste. Et j’attends.
En général, les magazines des salles d’attente sont périmés depuis au moins 6 mois. En général, c’est racoleur, ça pue le voyeurisme malsain et le misérabilisme mondain. En général, je ne les lis pas. Au début.

Cette fois, j’étais fermement résolu à ne pas les lire du tout. Je me foutais de savoir combien allait coûter le mariage de Kate et William et j’avais prévu le coup. J’ai fait sortir John Truby de mon sac. John Truby, aussi surprenant que cela puisse paraitre, bien qu’un solide gaillard Américain, n’est ni gros, ni lourd. Il tient dans un petit sac et se laisse emporter partout. John Truby est de bonne composition et d’assez bonne compagnie. Et en plus, il est jaune. J’ai donc entamé ma conversation discrète avec John Truby, jusqu’à être interrompu par mon hôte.

10h50. Pile à l’heure. L’ophtalmo est laconique. À peine bonjour. Il m’indique le chemin sans un mot. Carte vitale, Monsieur ? Pas de sujet, pas de verbe, pas de s’il vous plait… Pas de merci non plus ? Non ? Bon. Tant pis. Le E, je le vois bien. Il est tout seul, en énorme. Mais évidemment il m’a rien demandé. Trop simple. Le E, ça doit être pour les débutants ou je sais pas quoi. Moi il me file une grille pourrie avec des A et des F, des N et des H, de plus en plus petits. J’ai envie de lui dire qu’il se fout de ma gueule. Comment il veut que j’arrive à lire son bordel à cette distance ? En plus ça veut rien dire AFNH !

– Mieux ou moins bien ?
– Vous parlez du contenu ou de la forme ?
– Forme !
– Ben euh… Pfff !
– Là ?
– Bé… Nan. C’est tout… Pfff !
– Et là ? Pareil ?
– Quel appareil ? Je vois que des lettres et des chiffres !
– Non ! Pas de chiffre…

10h54. Je suis dans l’ascenseur. J’ai une ordonnance à la main, une carte vitale, un carnet de chèque et John Truby. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé. Comment ça a pu aller aussi vite ? 55 euros… En fait, les rendez-vous ne sont pas pris par tranche de 10 minutes, mais de 5. Et quand ça prend une minute de moins, c’est encore ça de gagné ! Bon, c’est la crise… Il y a beaucoup de concurrence dans le secteur mais la demande est plus forte. Il faut payer les années d’études. Et les charges. Et les impôts. Tout ça, je suis bien placé pour le comprendre. Mais en quoi ça empêche d’être un peu sympa ?
Oh ! J’en ai croisé des gens dédaigneux, froids et antipathiques, pour utiliser un doux euphémisme qui ne rime pas avec canard… Mais des salopards à 825 euros de l’heure, jamais ! À ce tarif là, j’aurais préféré passer deux minute de moins avec John Truby.

Du coup, j’ai pris ma décision. La prochaine fois que j’aurais besoin de consulter un ophtalmo, c’est précisément lui que j’irai voir. Sébastien. C’est son prénom. J’irai voir Sébastien et je lui parlerai comme je n’ai jamais parlé à personne. Sans retenue. Sans pudeur. Je lui poserai des questions sincères. Je m’intéresserai à lui, à son travail, à ses passions, ses craintes, ses espoirs, ses doutes… Et puis, comme ça risque de ne pas prendre, je lui raconterai ma vie. Dans ses détails les plus sordides. J’en inventerai même ! Pour lui sortir un discours vraiment dégueulasse. J’ignorerai son désintérêt. J’ignorerai ses signaux d’impatience. J’ignorerai toutes ses invitations à me taire. Verbales ou non. J’ignorerai la main qu’il me tendra et la porte qu’il ouvrira. Certaines personnes sont naturellement comme ça. Si j’en ai croisé, lui aussi. Mais des comme moi, c’est sûr que non. Il sera obligé de me foutre à la porte, par la force physique. Il y aura du contact ! Il y aura de l’échange !

À force d’aider les gens à mieux y voir, un jour, il faut s’attendre à ce que quelqu’un nous rende la pareille.

– Quel appareil ?

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2 Commentaires

Classé dans Récits

2 réponses à “L’ophtalmo qui ne voyait rien

  1. C’est décidé, tant que je peux pas lire un livre publié de Boris Amiot, je ne vais plus lire que du Marc Levy et du Guillaume Musso. Si tu veux être responsable de ça….

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