Celui qui s’ignorait

– Alors comment ça va cette semaine ?

– Ben… Pas terrible.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Pfff…

– C’est le test ? Ça a remué des choses ?

– Je… Oui. Peut-être.

– Ça vous fait peur ?

– Un peu.

– Qu’est-ce qui vous fait peur ?

– J’ai peur de découvrir…

– Qui vous êtes… C’est ça ? Vous avez peur de découvrir qui vous êtes réellement ?

– Comment on peut être sûr ?

– C’est le test qui va nous le dire.

– Mais c’est fiable ?

– Oui. Mais je n’ai pas besoin du résultat. Je le sais déjà.

– Je veux dire, bon, vous me l’avez dit, d’accord, vous êtes sûre et tout, on a fait le test, et on va attendre le résultat quand même parce que moi, j’ai pas du tout l’impression d’être un putain de piaf !

– Pourtant c’est ce que vous êtes. Vous êtes un piaf. Il faut l’accepter.

– Moi, je me suis toujours comporté comme un loup normal, je… Je veux dire, enfant, je jouais avec les autres louveteaux, j’étais un loup normal, j’étais un peu moins bon en sport mais j’ai toujours été normal et là d’un coup, je découvre que je suis un piaf !

– Vous êtes différent.

– Ouais ben ça fait chier !

– Vous avez développé une identité qui n’est pas la vôtre, pour vous protéger. C’est ce qu’on appelle le faux self… Maintenant, vous devez découvrir qui vous êtes…

– Ben, je suis un piaf quoi.

– Vous êtes un piaf. C’est ce que vous êtes. Un piaf.

– Pourquoi vous avez attendu la semaine dernière pour me le dire ? Ça fait des mois qu’on se voit toutes les semaines ! Putain ! Vous auriez pas pu me le dire la première semaine ? Ou même juste la deuxième ? J’aurais gagné du temps !

– C’est votre cheminement. C’est à vous de découvrir qui vous êtes.

– J’ai l’impression de devenir fou !

– Vous n’êtes pas fou.

– Je fais des cauchemars toutes les nuits ! Toutes les nuits, je me réveille en nage ! Je rêve que je grignote un ver, peinard, et j’entends les chasseurs qui arrivent alors j’essaie de m’enfuir en courant mais ils me rattrapent et ils me bouffent ! Et même la journée, j’y pense ! J’ai l’impression en permanence que je vais me prendre une décharge de plomb dans le coin du bec…

– C’est de l’angoisse. C’est pas grave.

– Mais pourquoi je rêve de ver de terre, bordel ? Je suis en train de devenir fou, je vous dis ! Je deviens fou ! Un jour on va me retrouver à quatre pattes en train de gratter le sol pour trouver des chenilles ou je sais pas quoi !

– Non, vous n’êtes pas fou. C’est normal. Vous êtes un piaf, vous pensez comme un piaf. Les piafs pensent différemment.

– Mais qu’est-ce que vous en savez vous de comment ça pense un putain piaf ?

– Parce que j’en suis un.

– Ah merde.

– Oui.

– Et on est nombreux comme ça ?

– Quelques uns.

– C’est dingue ! J’aurais jamais pensé, en vous voyant comme ça…

– Non. Pourtant les piafs ont tendance à s’attirer, inconsciemment…

– Ah oui ?

– Oui. La plupart de mes patients en sont. Parce qu’il se passe quelque chose…

– Remarquez, maintenant que vous le dites… Ma nana c’est un piaf aussi. J’avais jamais fait le lien mais…

– Eh oui. Ce n’est pas un hasard.

– Comment vous l’avez su vous ?

– J’ai fait le test en entrant à la fac.

– Et vous rêviez de ver de terre aussi ?

– Oui.

– Et de chasseur ?

– Oui !

– Et est-ce que vous perdiez des plumes des fois ?

– Oui !

– Et après, ça s’est passé comment ?

– J’ai accepté.

– Oui ?

– Oui.

– C’est à dire ? Comment vous…

– J’ai fait 10 ans d’analyse.

– Ah ouais ! Quand même !

– Oui. C’est long.

– Pfff… Mais c’était pas prévu ça ! Ça me sert à rien moi d’être un piaf ! Je veux redevenir un loup ! Un loup normal, sans cauchemar, sans rien !

– Vous ne pouvez pas. Vous êtes un piaf.

– Alors juste pouvoir choisir ? Aujourd’hui je suis plutôt loup, comme tout le monde, et demain je serai piaf !

– Non. Vous êtes un piaf. C’est comme ça. Il faut l’accepter.

– Qu’est-ce que je vais devenir moi maintenant ? Je sais pas quoi faire, je suis paumé !

– Vous allez apprendre. Vous allez découvrir qui vous êtes. Vous allez transformer votre différence en force. C’est une force ! C’est une force incroyable ! Vous avez des capacités que les autres n’ont pas. Vous avez des ailes !

– J’ai des ailes ?

– Bien sûr ! Vous pouvez voler !

– Je suis un putain de piaf et je peux voler ?

– Oui. Il faut apprendre…

– Donc là, si je veux, au lieu de repartir par l’ascenseur comme un connard, je saute par la fenêtre et je rentre chez moi comme ça ?

– Il faut apprendre…

– Mais moi je veux apprendre tout de suite ! Comment on fait ? C’est quoi la technique ?

– Vous allez apprendre. Mais pas tout de suite. C’est long. C’est très long. Mais vous allez y arriver.

– Mais je peux sauter par la fenêtre ?

– Pour aujourd’hui, il vaut mieux continuer à prendre l’ascenseur. Soyez patient.

– Putain ! Je suis un putain de piaf avec des putains d’ailes et qui peut voler et personne ne s’en est rendu compte !

– Vous pouvez dire un peu moins putain ?

– Non, je peux pas. C’est mon cheminement.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Dialogues

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s