Pas fier

Paris 8. Rue François Ier. Deux cent mètres des Champs. J’ai comme une sensation bizarre. Comme l’impression de pas être à ma place. Je ne croise pas un seul mec qui ne soit pas en costard. Les femmes sentent le parfum et regardent droit devant elles. Ici, une serveuse aligne les tables sur une terrasse. Là, un larbin ouvre la porte aux chalands qui n’ont pas de bras. Et aux autres parce qu’on va pas le payer à rien faire. Elle, elle a le physique d’une couverture de Femme Actuelle. Bon. Peut-être pas le dernier numéro. Peut-être plutôt automne 84. C’est pour ça qu’elle est serveuse. Lui, il est sapé pour un mariage mais il ouvre la porte en souriant pour montrer qu’il est content de se rendre utile à ouvrir la porte même aux gens qui ont des bras. Moi, je suis pas fier. J’ai un jean Celio et des baskets… Euh. Prrt ! Je sais même pas si c’est une marque. Me souviens plus. Pas fier, quoi.

Je suis en avance. Je suis pas fier mais j’aime pas être en retard. Là, je suis très en avance. J’ai le temps de m’asseoir à une terrasse, tranquille. On est deux. L’autre type est à l’autre bout de la terrasse qui consiste en un alignement de tables, sur une rangée, en bord de rue. Il n’a pas mon âge. Je suis sûr que c’est pour faire plus vieux qu’il s’est laissé pousser la barbe. Il est habillé couleur locale et il tire des grosses bouffées sur un barreau de chaise tout en trifouillant son portable. Pour avoir l’air occupé, je sors le mien et je m’allume une Marlboro Light. La classe. Je souffle discrètement dans sa direction mais j’ai le vent de côté. J’avale la grosse fumée de son cigare à lui. Plus la mienne, ridicule, qui me revient dans la tronche. Pas fier.

Mon rendez-vous est à quelques dizaines de mètres plus loin. Premier étage. Je sonne et j’entre, comme précisé sur la porte. La réceptionniste me regarde de la tête aux pieds. Elle me dit bonjour tout en restant bloquée une demi-seconde sur mes chaussures. Je lui rends son bonjour parce que je ne sais pas quoi en faire.

– Vous avez rendez-vous avec ?
– Oui.
– D’accord. Monsieur Z. ?
– Tout à fait.
– C’est Monsieur M. qui vous envoie ?
– C’est cela.
– Je vais le prévenir.
– Merci !
– Vous voulez boire quelque chose en attendant ?
– Non merci, vous êtes bien aimable.

Je viens de m’enfiler un diabolo menthe à 5€, si je bois encore, même si c’est offert, je vais devoir demander les toilettes avant la fin du rendez-vous. Pas classe. Je m’assieds. J’attends. La secrétaire ressort et me dit qu’il va venir. Je la remercie. J’essaie d’avoir l’air décontracté, dans mon élément. Je croise une jambe par dessus l’autre. J’essaie de ne pas faire tâche mais… Le costume, ça compte quand même. Monsieur Z. sort enfin. Je me lève. Il me toise, me serre la main, m’invite à rentrer. Au moment où je passe devant lui, je sens son regard se poser à nouveau sur mes chaussures. Les chaussures, ça compte ici. Le jean, ça passe. Mais les baskets… Faut dire que des pompes d’une marque d’un magasin de banlieue que j’ai moi-même oublié, ils doivent pas en voir souvent dans le quartier. Bah ! Je suis pas fier.

On converse un peu, Monsieur Z. et moi. Il me comprend. Je suis content. Je lui demande les tarifs. Il me les donne et m’explique dans la foulée que c’est son assistante qui va s’occuper de mon dossier.

– Elle est moins chère que moi.
– Ah ! D’accord. C’est bien. D’accord.

Il appelle son assistante. Elle entre. Je ne me lève pas. C’est pas que j’ai pas de manière. Mais si je peux lui épargner de perdre une demi-seconde de vie à s’interroger ostensiblement sur mes pompes… Elle s’assied à côté de moi après m’avoir serré la main. Le rendez-vous se poursuit, on échange les coordonnées. Ils me donnent leurs cartes, je note les miennes sur un post-it. Pas fier. On se lève, on se serre la main, d’égal à égal. L’assistante scotche mes chaussures. Je sors.

En descendant l’escalier, je me sens plus léger. J’avais un peu peur d’être pris de haut mais en fait, ça s’est bien passé. Ils ont l’air plutôt compréhensifs. Chers, un rien snob question godasse, mais compréhensifs. En arrivant dehors, une odeur vient me chatouiller la narine. Une odeur assez facilement identifiable. Pas agréable, pas… Le doute reste permis mais malheureusement souvent, quand un truc sent ça, on sait. Je regarde autour de moi, je cherche. Devant, derrière, à droite, à gau… Ça y est, j’ai trouvé… C’est d’ailleurs précisément le seul mot qui me vient à l’esprit.

C’est comme ça les quartiers chics. À Paris, quand t’es habitué et quand t’es habillé classe, t’apprends à faire attention. Sinon, mieux vaut être superstitieux. Parce que ça sert à ça, la superstition, ça sert à se rassurer en donnant du sens à un truc pourri qui n’en a aucun.

Il reste un peu d’eau dans un creux du caniveau. J’y trempe le bout de ma chaussure et je l’agite un peu. Je frotte avec quelques feuilles mortes, qui viennent de nulle part, puisqu’il n’y a pas d’arbre, mais qui tombent à point nommé. Et tout en nettoyant l’infamie, j’essaie de me convaincre. Je deviens superstitieux. Ce serait vraiment dommage d’être à deux pas de la plus belle avenue du Monde, d’avoir fait autant de bornes pour venir poser son pied gauche dans la merde sans croire à sa chance.

Ah non, vraiment, je suis pas fier.

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