Et la lumière fuse

Bussy St Georges, 3h du matin. Je rentre de soirée. Les rues sont désertes. Ma voiture n’est certainement pas la seule à traverser la ville cette nuit, mais à ce moment précis, il n’y en a aucune autre en vue. Je suis seul. Pas de piéton. Ni amants transis, ni jogger. Ni retraité, ni poussette. Pas de vélo. Pas d’animaux. Rien. Personne.

Une chose m’interpelle pourtant. Il est tard. J’ai les yeux fatigués. Je ne comprends pas pourquoi la luminosité est si forte. Il ne peut pas faire déjà jour ? À mesure que j’avance, la clarté semble m’ouvrir la voie.  Plus je cherche l’obscurité, plus je guette un coin de noirceur où poser mon regard quelques secondes, moins je le trouve. Rien à faire.

L’avenue principale est surplombée de lampadaires qui éclaboussent la chaussée d’une lueur jaune-orange, jusque loin, là-bas. De part et d’autre, les allées piétonnières ont leur propre éclairage, grâce à un bel alignement de lampadaires droits qui arrosent proprement sous eux, et même un peu au-delà. On en trouve même dans la cour de cette école. Elle est fermée la nuit, inaccessible, à moins de franchir un portail de ma taille, mais elle reste éclairée comme si on craignait qu’elle devienne un haut lieu du crime. Les petites allées qui se glissent entre les rangées de pavillons sont elles aussi baignées de cette lumière.

Au premier abord, on pourrait la croire blafarde, faible. Pourtant elle inonde tout. Par delà son écran lumineux, il est presque difficile d’imaginer qu’il fait nuit. Impossible d’espérer apercevoir une étoile. J’ai même du mal à distinguer la lumière des phares de ma voiture. Je pourrais rouler tous feux éteints. Ça ne changerait pas grand chose. Les poteaux sont plantés tellement serrés, qu’il n’existe pas de zone d’ombre suffisante où apercevoir une autre source lumineuse.

Pour qui brûle toute cette énergie ? Pour quoi ?

La sécurité.

La sécurité de qui ?

Des habitants.

Mais ils dorment les habitants ! Enfin, ils essaient !

C’est pour voir les voyous.

Ils dorment aussi !

Pas tous. Ils se réunissent la nuit.

Ils se réunissent à la lumière des lampadaires. Personne ne se rassemble jamais dans l’obscurité. Si on éteint, ils rentrent chez eux.

J’arrive dans mon village. Entre les deux communes, j’ai l’impression de déceler à nouveau un peu de nature, de revivre, dans la pleine conscience de la nuit. Et puis… Même topo.

Les bâtiments sont arrosés de cette lumière qui salit tout, sous couvert de propreté. Est-ce qu’on ne pourrait pas en mettre un peu moins, des poteaux ? Un sur deux par exemple, ça serait suffisant. Est-ce qu’on ne pourrait pas éclairer un peu moins fort ? Est-ce qu’on ne pourrait pas avoir un peu de silence pour les yeux, s’il vous plait ? Est-ce qu’au moins, on ne pourrait pas avoir le choix ?

Je rentre chez moi. Les fenêtres de mon appartement donnent chacune sur un réverbère, des trois côtés. J’ai beau fermer les volets, ça ne suffit pas. J’aime être réveillé le matin par les premières lueurs du jour. Mais, non contente de polluer les rues, cette saloperie de lumière artificielle pénètre chez moi, sans effraction. Elle me poursuivrait jusque dans mon lit si je n’avais pas installé des doubles rideaux. Je les tire. Je souffle. C’est mieux.

Derrière leurs volets, derrière leurs rideaux, le nez sous leur couette, les habitants qu’on protège en les aspergeant d’une grosse lumière qui tâche essaient de retrouver derrière leurs paupières un peu de la nuit qu’on leur ampute.

Pourquoi toute cette lumière ?

La sécurité.

Bientôt les élections dans nos villages. Les candidats proposent davantage de sécurité. Encore plus de lumière la nuit ? Peut-être des caméras. Ça rassure des caméras, non ? Nos volets devront rester clos le jour pour éviter que des yeux nous veillent plus loin que la nuit. Mais des caméras, ça rassure. La lumière aussi. Oui ! Plus de lumière la nuit !

On ne peut dormir avec la lumière allumée indéfiniment. On commence à en entendre parler de ces problèmes d’énergie qui vont nous contraindre à réduire nos dépenses, par la force des choses. Nous n’aurons plus de choix à faire, ils se feront d’eux-mêmes, naturellement. Les coûts énergétiques vont encore tellement augmenter qu’au SMIC, on ne pourra plus se chauffer. Mais on pourra remercier les gens qui décident aujourd’hui, on verra clair la nuit, dans la rue.

La lumière ne chasse pas les angoisses de la nuit. Elle les tient tout juste à distance, un moment. On ne peut dormir avec la lumière allumée indéfiniment. Chaque enfant comprend un jour, une nuit, qu’il n’a rien à craindre du noir. Il n’y a pas de monstre sous le lit. Quel adulte sain d’esprit dirait à son enfant qu’il vaut mieux qu’il laisse la lumière allumée, pour sa sécurité ? Garder la lumière allumée, c’est entretenir la croyance d’une menace. Garder la lumière allumée, c’est entretenir la peur.

Braves gens, plus vous allumerez de lumières, plus vous vous sentirez menacés. Plus vous éloignerez la nuit, vous aveuglant de vos halos bienveillants, plus vous en aurez peur. Peur de ce moment inévitable où elle reprendra ses droits. Peur de ce moment où vos réverbères, d’un coup, s’éteindront simultanément, comme ça !

Noir.

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Classé dans Actualités, Récits

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